Laurent Millet, série Un architecte comme les autres, 2020, courtesy Galerie BinomeLaurent Millet, série Un architecte comme les autres, 2020, courtesy Galerie Binome

Un architecte comme les autres

solo show

- exposition reportée -
du 10/11 au 19/12

Le Refuge

La quête d’un abri où se projeter est au fondement de l’œuvre de Laurent Millet. Elle explique la série originelle des Petites machines littorales (1997) et nombre de travaux ultérieurs. Parmi ces derniers, certains prennent la cabane pour modèle, d’autres se tournent vers l’architecture et son histoire.

C’est le cas des trois séries réunies dans cette exposition où l’on pourra discerner des références au modernisme architectural, à ses volumes sommaires et à leur emboîtement, mais aussi à des caractéristiques propres à certains de ses architectes. Structures de plans transparents dialoguant avec des végétaux, les cyanotypes de Schloss im Wald zu Bauen (2012) font ainsi écho à l’architecture de verre de Mies van der Rohe qui trouva, après-guerre, son aboutissement dans la Farnsworth House de Plano, un pavillon dans un environnement naturel. Évocation peut-être plus indirecte, les prismes de feuilles de gélatine aux couleurs primaires de la série Children’s Corner (2014-2020) semblent renvoyer aux demeures rêvées ou bâties des néo-plasticistes Theo Van Doesburg et Gerrit Rietveld. Enfin, les constructions de carton d’Un architecte comme les autres (2020) seraient encore moins spécifiques si le visage en terre de Le Corbusier n’apparaissait à plusieurs reprises.

Convoquer ces références n’a pas, pour Laurent Millet, valeur de commentaire. Dans la série corbuséenne, la présence du chien n’entend pas assimiler la « machine à habiter » à une niche ou, pour reprendre les critiques de la Cité radieuse et filer la métaphore animalière, un « clapier géant pour locataires cobayes ». La figure du chien est le fruit d’une coïncidence qui a déclenché la série : comme le schnauzer auquel Le Corbusier tenait au point de relier avec sa peau deux volumes de Don Quichotte, le basset hound de Laurent Millet s’appelle Pinceau. Ce rapport ludique aux références se manifeste tout autant dans le traitement qu’il leur réserve. Elles prennent la forme de maquettes précaires, pauvres et imparfaites qui évoquent aussi les jeux de construction pour enfants, dont certains, comme les blocs de verre polychromes du Dandanah de Bruno Taut ou les pièces de bois peint d’Alma Siedhoff-Buscher, ont été conçus par des architectes et designers de la période. Avec Laurent Millet, l’architecture moderniste devient domestique, voire vernaculaire.

Pourtant, cette appropriation ne se limite pas aux formes. Elle est aussi affaire d’identification. La série Un architecte comme les autres n’a, en effet, pas le systématisme des deux autres qui déclinent ces agencements d’image en image. Alternant noir et blanc et couleur, photographies de sculptures et mises en scène, elle prend des allures de petit théâtre de l’absurde aux décors aussi élémentaires que les maquettes dans lequel l’artiste fait des apparitions furtives et laisse des traces de ses lectures. Les saynètes échappent à la compréhension mais la série fait de l’artiste un architecte comme les autres dont il partage le désir de construire. Pourtant, on l’aura compris, il s’agirait moins pour Laurent Millet de projeter, comme le Corbu des débuts, une « ville contemporaine de trois millions d’habitants » que de bricoler, comme celui de la fin, un cabanon en bord de mer.

Son nom pourrait être Le Refuge.

Étienne Hatt (octobre 2020)